Le petit patrimoine

La croix du Grand Pont

Résumé

Dans le numéro 19 de septembre 2007, nous évoquions une très ancienne croix qui était placée sur le parapet du premier pont construit à l’emplacement de l’actuel pont du Cheval Blanc. Page 24 dans le sujet concernant les Ponts de l’Arbresle, nous reproduisions une ancienne carte postale représentant le socle de cette croix, qui fut abattue à l’époque de la Terreur (1793). Des événements nouveaux nous permettent d’en savoir plus et surtout, de découvrir ce fameux socle, revenu à l’Arbresle en novembre 2007.

L’un des fidèles adhérents de notre association, revenu s’installer à l’Arbresle récemment avait connaissance du nom de la famille qui avait hérité par successions, du socle de la croix, recueilli par le meunier Dumas dans la Turdine à l’époque révolutionnaire. Il fit son enquête, et apprit où vivait cette famille, dans l’Ain ; il apprit également que la pierre existait encore et que ses propriétaires étaient d’accord pour la restituer à l’Arbresle.

Avec l’aide des services de la municipalité, Jean Para alla la récupérer, la nettoya pour lui redonner une deuxième jeunesse. Les Arbreslois pourront désormais la découvrir, puisqu’elle sera à nouveau offerte aux yeux du public, près de la muraille d’enceinte du village fortifié du Moyen âge, non loin de son emplacement primitif.

Que nous dit ce socle de croix ?

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Pour rendre plus explicites les photos des quatre côtés de cette pierre, Pierre Forissier en a fait un dessin précis en y ajoutant la traduction des textes gravés dans la pierre jaune locale. Sur la face principale est gravée la formule «Par la croix nos ennemis ont estés et seront vaincus »

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On peut considérer cette formulation dérivée de la phrase latine : « In hoc signo vinces », formule que l’on trouve sur la croix du Jainon à Bessenay et dont la traduction est : « Par ce signe tu vaincras », formule reprise également sur la croix de la Rivière toujours à Bessenay.

Quant au monogramme IHS, Iesus Hominum Salvator, Jésus sauveur des hommes, il est souvent employé.

Origine de cette formule

Constantin, le premier empereur chrétien occupe une place spéciale dans l’histoire du christianisme et l’église orthodoxe le vénère comme un saint.

Né en 274 à Nissa au cœur des Balkans, fils de César Constance Chlore et de (sainte) Hélène, Constantin devient empereur en 306, mais la victoire qu’il remporta au pont Milvius, sur le Tibre, aux dépens de son rival Maxence (27 octobre 312), fut décisive pour l’essor du christianisme. Constantin révéla qu’au moment de livrer bataille, il avait vu dans le ciel une croix lumineuse avec ces mots : «  In hoc signo vinces (Par ce signe, tu vaincras). Frappé par cette vision, il prit pour emblème le monogramme du Christ formé des lettres grecques X et P enlacées, qu’il fit placer sur son étendard ou labarum…

Pourquoi cette référence à la Croix ?

La Croix est le symbole par excellence du christianisme. La Croix est en effet considérée comme l’instrument du salut de toute l’humanité puisque c’est sur elle que le Christ, en mourant, aurait racheté les hommes de leurs péchés. Pour les croyants, c’est en raison de cette mort expiatoire que chacun doit vaincre ce qu’il y a de mal en lui. Mais comme dans tous les textes religieux, les paraboles tiennent une place telle que chacun les interprète à sa façon, ce qui a permis tant d’excès au nom de l’Église et au nom de la Croix. Constantin n’était probablement ni le premier, ni le dernier à instrumentaliser la Croix ainsi. Dieu lui-même quelque soit son nom ou la religion qui l’invoque a servi, et sert encore, de prétexte à tant d’exactions.

Le rôle de Sainte Hélène

Selon des récits, en partie légendaires, qui apparaissent à partir des années 370, soit une trentaine d’années après la mort de Constantin, c’est sainte Hélène (1), la mère de l’empereur, qui aurait découvert la Croix de Jésus lors d’un pèlerinage en Palestine entrepris en 326. Le bois de la croix fut découvert sur le lieu du calvaire, après que l’on fit détruire le temple de Vénus bâti par Hadrien, afin d’y ériger la basilique du Saint-Sépulcre. C’est au cours du chantier que trois croix auraient été trouvées, les trois croix du Golgotha.

Pour soutenir la foi, des fragments de la Vraie Croix furent répartis dans le monde chrétien et une multitude d’églises pensent avoir une de ces précieuses reliques.

Les autres inscriptions

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Deux entailles droites, très nettes nous ont intrigué. Recherches faites, c’est l’abbé Valin qui nous apporte la réponse au XIXème siècle : « Le meunier Dumas le ramassa (le socle) et, avec d’autres pierres détachées de la porte des Planches, il établit une barrière et fit clore, au profit de sa cour, le chemin qui avant la chaussée, conduisait à la cour de la maison Valous. À l’un des montants de cette barrière, on voit encore ce socle qui porte cette inscription (dressée  verticalement, il faut pencher la tête pour lire). Notre meunier avait certainement eu une pieuse pensée en récupérant ce socle, mais il avait aussi un bon sens pratique !

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Sur les deux cotés du socle, des inscriptions font références à des noms :  « Anthoine Gonin mosnier (meunier) de monsieur Dupuy, qui a fait poser la croix ».  Le nom de Dupuy(s) est cité à plusieurs reprises par P.A. Gonin dans sa monographie : « Le 19 janvier 1542, …Jean Dupuys, procureur de l’hospice de L’Arbresle » et « En 1605 naquit Antoine Mathion qui eut … pour marraine dame Marie Gastier, épouse d’honeste Georges Dupuy qui tenait, à L’Arbresle, la poste aux chevaux ». Il y avait aussi « …un écuyer du roy dirigeant ceux qui étaient envoyés en France et tenant les chevaux de courses de L’Arbresle ; il se nommait noble Antoine Dupuy. »

 Sur l’autre coté, il est question d’une Anthoinette Buron et de sa fille Anthoinette Gonin ; cette dernière a-t-elle un lien de parenté avec le précédent Gonin ? Sur la face arrière, la fleur de lys, incontournable pendant l’ancien régime.

De quand date cette croix ?

Nous savons que le pont a été construit après la grande crue de 1715 et probablement quelques années après ; probablement à partir de 1718, puisque c’est en novembre 1717 que des Généralités  voisines apportèrent leur aide financière. Il figure sur un cadastre d’environ 1750 sous le nom de Grand Pont. La croix a-t-elle été faite en même temps que le pont, ou avant ? Seules des précisions sur les noms gravés pourraient nous permettre de mieux dater cette croix, précisions que nous n’avons pas pour le moment. Une date figurait sur ce socle, mais malheureusement elle a été effacée avec les entailles de scellement d’une penture.

Témoignage du passé

Ce beau témoignage d’une époque où la religion était très ancrée dans la vie sociale va désormais être proposé aux Arbreslois puisqu’elle reposera bientôt près du mur d’enceinte de la ville fortifiée du XIème siècle ; une autre pierre ancestrale la rejoindra en ce lieu : le « poteau indicateur »  qui précise qu’à cet endroit passait le « Grand chemain de Paris à Lyon ».

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Bibliographie :
– Grand livre des saints. Jacques Baudouin – 2ème trimestre 2006.
– Jean-Luc Deuffic (ed.), Reliques et sainteté dans l’espace médiéval,
– Notice sur l’Arbresle, par l’abbé Valin, ancien curé de Lissieu
– Monographie de l’Arbresle de Philippe Auguste Gonin

 

Outre Jean Para, déjà cité, ont participé à ce sujet, Pierre Forissier (dessins), Pierre Bissuel ( recherches et traduction ), Robert Roth ( photos ), Antoine Meunier ( recherches ), Bernard Isnard ( recherche et rédaction ).

 

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